Février-mars 36 : « Toute la lâcheté repose sur cette faculté plus ou moins grande qu’on a de se forger des représentations et d’être dominé par ces représentations [de la façon dont on mourra]. La seule antidote serait une égale capacité de se forger un mythe héroïque et d’être à chaque instant commandé par ce mythe./ Pourquoi je n’écris pas plus souvent de poèmes? Parce que l’activité poétique suppose un tel mythe héroïque, au moins une conscience tragique des choses qui ne se retourne pas en pur et simple écrasement./ Le poète est, essentiellement, quelqu’un qui sent, prend conscience et domine, – qui domine, transmue son déchirement.
… Pas d’illuminations discontinues (se produisant seulement dans des cas favorables) mais un système constant de représentations du monde, une série continue de perceptions poétiques douée du même caractère de nécessité permanente que si notre pensée tout entière, et à tous les degrés de conscience, répondait à des catégories mythiques, avait – en quelque sorte – une structure mythique./ Ceci revient à expurger radicalement la poésie… de qui n’est en elle que « distraction »; … à en faire quelque chose qui serait comme une sorte de dimension de la pensée (au même titre que l’espace, le temps, la causalité…).
… Le vrai poète est celui chez qui l’imagination poétique tend à se substituer à tout autre mode de penser, et ce, jusque dans les circonstances les moins favorables, les plus tragiques. Comme toujours j’en reviens à l’idée de l’attitude devant la souffrance et la mort en tant que seul moyen réel de donner sa mesure/ … Puisque la poésie est l’art de la parole, – que l’activité du poète présuppose qu’il attache à la Parole un caractère presque sacré, – que le poète est avant tout, et au sens littéral : « homme de parole », appliquer dans toute sa force ce mauvais jeu de mots et s’assurer – avant de se tenir pour poète – qu’on est effectivement le maître de sa parole et que rien, ni mort ni torture physique, ne parviendra à nous faire livrer, par exemple, un secret que nous avons résolu d’enterrer. Traiter le langage comme une chose sacrée, de manière à lui conserver toute sa force… »

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