os : où je me relie aux squelettes d'autres vivants/racines : où je déploie mes propres traces vivantes

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Simone Weil – L’agonie d’une civilisation

Les Pythagoriciens disaient que l’harmonie ou la proportion est l’unité des contraires en tant que contraires. Il n’y a pas d’harmonie là où l’on fait violence aux contraires pour les rapprocher; non plus là où on les mélange ; il faut trouver le point de leur unité. Ne jamais faire de violence à sa propre âme ; ne jamais chercher ni consolation ni tourment; contempler la chose, quelle qu’elle soit, qui suscite une émotion, jusqu’à ce que l’on parvienne au point secret où douleur et joie, à force d’être pures, sont une seule et même chose; c’est la vertu même de la poésie.


Aujourd’hui cet égarement que la Bhagavad-gîtâ nommait l’égarement des contraires nous pousse à chercher le contraire de l’humanisme. Certains cherchent ce contraire dans l’adoration de la force, du collectif, de la Bête sociale ; d’autres dans un retour au Moyen Âge gothique. L’un est possible et même facile, mais c’est le mal ; l’autre n’est pas non plus désirable, et d’ailleurs est tout à fait chimérique, car nous ne pouvons pas faire que nous n’ayons été élevés dans un milieu constitué presque exclusivement de valeurs profanes. Le salut serait d’aller au lieu pur où les contraires sont un.


L’humanisme n’a pas eu tort de penser que la vérité, la beauté, la liberté, l’égalité sont d’un prix infini, mais de croire que l’homme peut se les procurer sans la grâce.

Le mouvement qui détruisit la civilisation romane amena plus tard comme réaction l’humanisme. Arrivés au terme de ce second mouvement, allons-nous continuer cette oscillation monotone et où nous descendons à chaque fois beaucoup plus bas? N’allons-nous pas tourner nos regards vers le point d’équilibre? En remontant le cours de l’histoire, nous ne rencontrons pas le point d’équilibre avant le XIIe siècle.

Nous n’avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d’existence l’inspiration d’un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie des bassesses qui constituent l’air que nous respirons.

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