Pour les Grecs, la possession fut avant tout une forme fondamentale de la connaissance, née bien avant les philosophes qui la nomment. On peut même dire que la possession commence à être nommée quand sa souveraineté est déjà entrain de décliner. Il est donc curieux de remarquer avec quelle assurance des chercheurs comme Dodds affirment qu’Homère ignorait la possession. Mais il l’ignorait simplement parce qu’elle était partout autour de lui. Toute la psychologie homérique, des hommes et des dieux, cette construction admirable que seule l’ingénuité des modernes a pu considérer comme étant rudimentaire, est traversée d’un bout à l’autre par la possession, si la possession est, avant tout, la reconnaissance que notre vie mentale est hantée par des puissances qui la dominent et qui échappent à tout contrôle, mais qui peuvent avoir des noms, des formes et des contours. A chaque instant, nous avons affaire à ces puissances, ce sont elles qui nous transforment et en quoi nous nous transformons nous-mêmes. En ce sens l’Iliade, dès son premier vers, qui désigne la « colère » d’Achille, est une histoire de possession, parce que cette colère est une entité autonome, enfoncée comme un éclat dans l’esprit d’Achille. Lorsque la vie s’enflammait, dans le désir ou dans la peine, et aussi dans la réflexion, les héros homériques savaient qu’un dieu agissait en eux. Tout accroissement soudain de l’intensité faisait entrer dans la sphère d’un dieu. C’est cela que signifie avant tout le mot éntheos, « plenus deo » , comme traduisent les Latins, mot qui est le pivot même autour duquel tourne la possession. L’esprit était un lieu ouvert, objet d’invasions, d’incursions, subies et provoquées. Rappelons qu’incursio est un terme technique de la possession. chacune de ces invasions était le signal d’une métamorphose. Et chaque métamorphose était une acquisition de connaissance. Non pas, certes, d’une connaissance qui demeure disponible comme un algorithme. Mais une connaissance qui est un pathos, comme Aristote définit l’expérience des mystères. Cette métamorphose qui s’accomplit en luttant avec des figures qui habitent en même temps l’esprit et le monde, ou bien en s’abandonnant à elles, est le fondement de la connaissance par la métamorphose que nous retrouvons dans la possession.

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